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Pomerol
Ce minuscule terroir, couvrant à peine plus de sept kilomètres carrés, abrite un des vins rouges les plus fascinants, les plus riches et les plus élégants du monde.
Traverser la minuscule appellation de Pomerol en voiture peut s’avérer frustrant. Fermez les yeux ne serait-ce qu’une seconde et vous vous retrouvez déjà dans la région de Saint-Émilion ou Fronsac. Essayez de vous guider avec les panneaux de signalisation et vous ne trouverez aucune indication sur les illustres domaines de Pomerol. Faites une halte dans le centre, près de l’église, et vous n’y trouverez que la mairie, le syndicat des vignerons et quelques bâtiments ternes. Cherchez les premiers crus et vous constaterez qu’il n’existe aucun classement. On dirait que la région cherche par tous les moyens à cacher ses talents.
Je dois confesser que j’éprouve un sentiment particulier pour cette minuscule appellation couvrant un peu moins de 800 hectares, car c’est là que je vis. Ma belle-famille possède le Vieux Château Certan et Le Pin et je passe beaucoup de temps à parcourir les routes de campagnes à bicyclette et, à la période des vendanges, à travailler dans les vignes. C’est une région que j’ai appris à aimer, bien qu’elle soit peu avenante au premier abord. Coincés entre l’ancien bourg de Libourne sur les bords de la Dordogne, les vignobles de Pomerol s’étendent le long du nord au sud entre Fronsac à l’ouest et Saint-Émilion à l’est.
Alors que la production de vin à Pomerol remonte au Moyen-Âge et que les routes du pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle traversent son plateau, les vins qui y sont produits n’ont jamais été très réputés. Il semble toutefois que les voyageurs les aient appréciés puisque les vestiges d’un ancien hôpital portant la trace de la croix de Malte ont été découverts à Pomerol. Cela inspira la confrérie des « Hospitaliers de Pomerol » fondée pour promouvoir les vins de ce terroir dans les années 1930. Jusqu’au début du XIXe siècle, lorsque le premier pont fut construit sur la Garonne, les vins de la rive droite de Bordeaux, y compris Saint-Émilion et Pomerol, étaient vendus en Allemagne, en France et en Belgique. Par conséquent, il y a peu de grands châteaux et aucun véritable point d’intérêt ou monument dans cette région qui a résolument conservé un esprit rural. Les amateurs de vin intrépides qui arriveront à La Fleur, Pétrus ou Le Pin ne manqueront pas d’être surpris par les bâtiments, aussi petits qu’insignifiants, où ces vins célèbres sont élaborés.
C’est à Jean-Pierre Moueix que l’on doit le fait que Pomerol apparaisse sur les cartes. Ce marchand de vin corrézien combatif et prospère a développé les premiers négoces à Libourne, sur la rive droite de Bordeaux. Après la Seconde Guerre mondiale, il se lança dans l’acquisition de domaines à Pomerol, dont Trotanoy, Lagrange et La Fleur Pétrus. Il a entretenu des relations avec les viticulteurs locaux qui n’ont souvent pas les moyens d’exporter leur production. En passant des accords commerciaux exclusifs avec eux, qui se terminaient souvent par l’achat de la vigne, Jean-Pierre Moueix et ses Pomerols ont amené les acheteurs à prendre conscience de l’existence de cette région inexplorée. En 1964, il eut l’opportunité d’acheter la moitié d’un petit domaine appelé Pétrus. Le travail assidu, les efforts commerciaux et les promotions mis en œuvre par Moueix portèrent leur fruit à la fin des années 1970 : on parlait maintenant du Pétrus comme des plus grands premiers crus de Bordeaux.
Bien qu’il n’existe pas de classement pour le Pomerol, les châteaux situés autour du plateau de Pomerol sont considérés comme les meilleurs. Cela vient du sol constitué de graviers fins sur un substratum argilo-calcaire. C’est grâce à la capacité des raisins à réguler la captation d’eau que les vins de Pomerol se comportent souvent mieux les années humides, sans souffrir du stress dû à la sécheresse et la chaleur les années chaudes. Seul Pétrus repose sur un filon argileux, une caractéristique du domaine. Pétrus est situé sur le point culminant du plateau (ce qui reste anecdotique puisque l’altitude n’excède pas 40 mètres). Outre Pétrus, La Fleur Pétrus, La Fleur, L’Église-Clinet, La Croix de Gay, Trotanoy, Le Pin, Petit-Village, Vieux Château Certan, La Conseillante et L’Évangile viennent compléter le plateau de Pomerol. S’il fallait établir une hiérarchie pour le Pomerol, Pétrus serait le roi et les autres domaines en seraient les nobles courtisans.
Au-delà du plateau, l’appellation est délimitée par la rivière Barbanne au nord, marquant la limite avec Lalande de Pomerol, la rivière Tailhas à l’est, la ville de Libourne au sud et la route nationale à l’ouest. Alors que les vignes s’étendent en pente depuis le plateau, les sols deviennent moins épais et sableux et les domaines plus grands ; c’est là, à Château de Sales ou Château Gazin, qu’apparaissent les traces des châteaux traditionnels du bordelais. La seule bâtisse impressionnante du plateau est Vieux Château Certan, un manoir du XVIIIe siècle caractérisé par la pelouse probablement la plus chère de la région (puisque l’on pourrait y planter de la vigne). Les autres bâtiments sont constitués de chais ou de maisons, mais des constructions récentes, telles que les dernières rénovations à Petit-Village, Le Gay, L’Évangile, Providence et l’annexe de Pétrus, ont apporté une touche de modernité appréciable pour la région. Ce dernier bâtiment a été dessiné pour Christian Moueix par le cabinet d’architectes de réputation mondiale Herzog & de Meuron. Moueix leur a également demandé de dessiner les nouveaux bâtiments pour Hosanna (ancien domaine Certan Guiraud) et un vent d’incrédulité souffla lorsque le conseil municipal, présidé par le maire, qui est également le boulanger du village, rejeta leurs plans, les trouvant trop révolutionnaires pour Pomerol.
Si Pomerol semble conservateur et calme, ses vins ne le sont absolument pas. Ici, le cépage Merlot règne en maître, offrant aux vins une nature juteuse et charpentée, un taux d’alcool élevé et des textures soyeuses tout en opulence et en richesse. Le parfum de truffe caractéristique des grands Pomerols, d’autant plus marqué que le vin vieillit, est souvent mis en avant. Ce que cette minuscule appellation a de remarquable, c’est la constance dans la qualité des grands vins. Aucune autre appellation du bordelais, hormis peut-être Saint-Julien dans le Médoc, n’offre un tel choix de grands vins. Deux productions, les deux domaines les plus réputés, comme par hasard, Pétrus et Le Pin, sont exclusivement obtenues avec du cépage Merlot et cependant, ces vins ne pourraient pas plus différents l’un de l’autre. Avec ses sols argileux, Pétrus offre des vins intenses et concentrés, d’une grande profondeur et d’une grande élégance. Le Pin, grâce à ses sols graveleux riches en oxyde de fer, se caractérise par des vins plus exubérants et pleins d’opulence, soulignés par une note exotique de moka. La plupart des autres domaines font leurs assemblages avec différentes quantités de Cabernet Franc (généralement aux alentours de 20 pour cent). Le Cabernet Franc apporte une note bienvenue de fraîcheur et de fruits rouges au Merlot dont la riche densité de fruits peut devenir presque excessive, notamment lors des années chaudes. C’est dans le Château La Fleur que se manifeste l’ultime expression du Cabernet Franc dans le Pomerol.
Jusqu’à récemment, Pomerol comptait 150 viticulteurs, dont 50 possédaient moins d’un hectare de vignes. Cette situation est toutefois en train d’évoluer avec le départ de l’ancienne génération. De nombreux viticulteurs étaient installés dans des appellations voisines, mais cultivaient quelques rangs de vigne à Pomerol. Toutefois, à cause de la législation récente obligeant à produire le Pomerol à l’intérieur de l’appellation, rares sont les petits viticulteurs qui peuvent se permettre de construire une nouvelle cave. Avec les potentiels acheteurs fortunés que la région attire (la dernière grande vente de vignoble a été conclue pour plus de deux millions d’Euros l’hectare), la tentation de vendre est grande. Ce n’est pas que la consolidation soit une mauvaise chose ; le nombre de producteurs professionnels dans ces 800 hectares, dont des sociétés telles que les Domaines Barons de Rothschild (Lafite), AXA Millésimes et les nouveaux investisseurs qui apportent à l’appellation un niveau de professionnalisme jusque là inconnu, est incroyablement élevé.
Ce qu’il y a de formidable avec le Pomerol, c’est qu’il existe un vin adapté à chaque budget. Les Clos René et Château de Sales, avec leurs notes douces de terre et de raisin, sont d’excellents vins pour tous les jours. Parmi les vins prometteurs, citons le Château Rouget, le Château Feytit-Clinet et le Château Beauregard, aux notes fruitées et modernes. Les vins tels que L’Église-Clinet, La Conseillante, L’Évangile et le Petit-Village, dont la réputation n’est plus à faire, continuent de s’améliorer grâce à une sélection précise des parcelles, un meilleur contrôle de la température et une meilleure gestion du vignoble. Le Pomerol n’a jamais été aussi bon.
© Fiona Morrison M.W.
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