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Sacrés Primeurs !
C’est, normalement, une solution gagnant-gagnant. Les négociants éleveurs vendent leur vin bien avant qu’il soit mis en bouteille, et les amateurs de vin ont la possibilité d’acheter leur vin préféré moins cher qu’à sa mise en vente. C’est en tout cas censé fonctionner ainsi...
Le principe « en primeur » existe depuis des années. Jusqu’aux années 1970, les négociants éleveurs proposaient leurs vins aux négociants de vins de Bordeaux « sur souches » (alors que le raisin était encore sur les vignes), si la récolte s’annonçait excellente. Toutefois, lorsque la mise en bouteille en château devint obligatoire en 1972, cette pratique cessa pour laisser la place au principe actuel de la vente à terme. Les négociants du Bordelais firent des efforts considérables pour établir des relations particulières avec certains châteaux, afin de les représenter en exclusivité ou de distribuer leurs vins dans le monde entier. Depuis, le marché en primeur a connu des hauts et des bas : en 1973, la flambée des prix et le choc pétrolier ont entraîné la disparition de nombreux châteaux et négociants en vins ; au début des années 1990, le gel a détruit la plupart de la récolte et la récession actuelle, la faiblesse des devises et les grands crus surcotés menacent à nouveau le système.
D’où vient le succès des ventes en primeur ?
Au cours de l’âge d’or du vin, à la fin des années 1980 et dans les années 1990, les vins fins, et notamment les bordeaux, suscitèrent un immense intérêt aux quatre coins de la planète. De nouveaux marchés tels que l’Asie, la Russie et la Chine commencèrent à s’intéresser au vin, et le seul moyen de se procurer des bouteilles de premiers crus et de vins cultes produits en quantités limitées était d’acheter le vin à terme. Le marché connut une très forte croissance, notamment pour les négociants à Bordeaux et à Londres, qui a toujours été le centre du commerce des vins fins. Cette demande accrue fit rapidement grimper les prix des grands vins, et ceux qui achetaient le vin à terme pouvaient dégager un bénéfice confortable alors que le vin n’était pas encore mis en bouteille. Cela conduisit certains à acheter du vin uniquement à titre d’investissement et non pour le consommer, ce qui fit encore monter les prix.
Et l’on reparle de la campagne « en primeur »...
La campagne « en primeur » ou « à terme » fonctionne dans le cas d’un excellent millésime que tout le monde se précipite pour acheter. Elle présente également de l’intérêt si les amateurs de vin ont suffisamment d’argent pour consacrer une somme confortable à l’achat de ces vins. Mais, dans le cas d’une mauvaise année (2007) ou d’une récession (2008-2009), immobiliser de l’argent dans des vins qui seront probablement moins chers quand ils seront commercialisés que lorsqu’ils sont proposés à terme, n’a aucun sens. Ceux qui ont acheté des vins de 2006 (considéré comme un bon millésime) et de 2007 ont fait une mauvaise affaire ; ces vins se vendent moins cher à New York et à Londres que lorsqu’ils étaient proposés « en primeur ». Cela est en partie dû à la faiblesse de la livre sterling et du dollar américain face à l’Euro, mais la principale raison est que les acheteurs de vin ne font plus confiance au principe « en primeur ». C’est tout le système qui a été remis en question.
Est-ce la fin du système à terme ?
Tout semblait assez précaire lorsque la campagne de vente à terme de 2008 fut lancée ce printemps. Malgré d’excellents échos dans la presse et le milieu viticole qui dégusta les vins début avril, tout dépendait du prix auquel ces vins seraient proposés. Lorsque les premiers crus (les grands crus classés de Médoc et de Graves) ont annoncé que leurs prix d’appel seraient pratiquement divisés par deux par rapport au millésime 2007, la profession poussa un soupir de soulagement. Cela sonna le coup d’envoi de la campagne 2008 de vente à terme, qui se porte relativement bien en dépit du fait que certains marchés, notamment les gros importateurs en Amérique du Nord, ont décidé de ne pas acheter de 2008 à terme malgré des prix intéressants. L’autre conséquence de cette spectaculaire chute des prix est que des stocks de vin de 2007 (qui ne se sont pas vendus à terme) attendent toujours dans les entrepôts des négociants ou les caves des châteaux. Ces stocks constituent une grave menace en termes de liquidités, et ont déjà mis en péril plusieurs domaines et négociants. Les initiés s’attendent à voir plusieurs grands châteaux changer de mains dans les années à venir.
Un système concentré sur les vins de Bordeaux
Vendre le vin alors qu’il est encore en fût, six mois seulement après la récolte, est une spécificité des bordeaux. De grands viticulteurs de Bourgogne et du Rhône, sans oublier le porto dont les millésimes sont « déclarés » bien avant que le vin ne soit mis en vente, vendent aussi leur vin à l’avance, mais généralement après que leurs clients de référence ont dégusté les vins pendant la première année de vieillissement. Le « cirque » dont la campagne en primeur fit l’objet début avril est spécifique au bordeaux. Il est dû en partie à l’influence de Robert Parker qui déguste toujours le vin fin mars, et en partie à l’organisation efficace des dégustations d’échantillons en fût par l’Union des Grands Crus. D’autres vins cultes, tels que Grange, Opus One, Almaviva ou certains Super Toscans font appel au même principe que les bordeaux pour vendre une partie de leur production. La manière dont les vins de Bordeaux sont vendus par un réseau établi de négociants montre qu’ils sont parfaitement distribués dans le monde entier.
Comment savoir si un vin est bon alors qu’il est en cours d’élaboration ?
C’est l’un des points les plus délicats de la dégustation des vins en primeur. Les vins ne sont encore que des « bébés », ils ne seront pas mis en bouteille avant au moins un an et, pour la plupart des grands vins de Bordeaux, ils ne seront bons à consommer que dans 10 ans minimum. Les critiques œnologues expérimentés savent ce qu’il faut rechercher lorsqu’ils dégustent ces échantillons en fût : principalement la qualité du fruit et le tanin dans le vin, mais la structure, l’équilibre et la longueur sont également de bonnes indications de la qualité du vin et de sa capacité à vieillir. Autre problème lié à la dégustation en fût : le vin n’étant pas bouché en bouteille, il peut y avoir une différence importante entre les échantillons dégustés, que cela soit intentionnel ou non. À ce stade, le vin est extrêmement sensible au climat ce qui explique en partie les changements, mais il est toujours difficile de savoir si l’échantillon proposé aux critiques est représentatif du produit final, ou s’il s’agit d’un assemblage spécial destiné à les impressionner. Nombre de rumeurs font état d’« échantillons Parker » créés spécialement pour flatter le palais américain du critique œnologue le plus influent du monde...
Repérer les vins qui méritent d’être achetés en primeur
Grâce à Internet, on trouve maintenant profusion de notes de dégustations et de commentaires sur les vins proposés. Les notes les plus détaillées sont disponibles auprès des critiques œnologues respectés dans chaque pays, et la plupart des grands négociants publient également leurs notes de dégustation. Avec ces informations, les prix et vos goûts personnels –préférez-vous le saint-émilion au pauillac ? Avez-vous un château favori comme le Lynch Bages ou le Troplong Mondot ?– il est aujourd’hui plus facile de faire des choix éclairés. Il est également toujours possible d’obtenir des conseils en ligne ou chez votre caviste. Depuis des années, ma stratégie consiste à acheter uniquement des vins qui, en raison de leur rareté, ne seront plus disponibles lorsqu’ils seront mis en bouteille (c’est le cas pour une vingtaine de grands bordeaux). Lorsque je peux me le permettre, j’achète deux caisses de chacun de mes vins favoris. J’en garde une pour déguster le vin une dizaine d’années plus tard, et je revends l’autre au bout de quelques années pour financer mes prochains achats. Bien sûr, cela ne fonctionne que si le système « en primeur » ne connaît aucun problème.
Faut-il acheter du vin en primeur cette année ?
Si, et seulement si, vous avez de l’argent à investir dans des bordeaux vendus à terme, c’est le moment de vous lancer. Les 2008 proposés actuellement en primeur sont des vins exquis offrant beaucoup de fraîcheur, d’équilibre et d’élégance. De plus, le marché a connu un ajustement fondamental pour compenser les prix ridiculement élevés atteints pour les millésimes 2006 et 2007. Les prix ont baissé de 30 % en moyenne.
C’est très amusant d’acheter du vin à terme si l’année marque une occasion particulière –mariage, naissance ou quelque anniversaire. Il faut disposer d’un lieu adapté pour le stocker (ou louer un espace) et s’armer de patience (les vins ne seront bons à boire que dans dix ans). Bon shopping !
© Fiona Morrison M.W.
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